Des hommes de Devoir ; les compagnons du Tour de France (XVIIIe-XXe siècles), par Nicolas Adell-Gombert
11 Septembre 2009
Des hommes de Devoir ; les compagnons du Tour de France (XVIIIe-XXe siècles), par Nicolas Adell-Gombert
Publié le 11 Septembre 2009 @ 07:52:31 , contient 1443 mots
Un nouveau livre de fond sur le Compagnonnage… Ce n'est plus tout à fait une nouveauté car il est paru il y a plus d'un an, mais il n'est pas trop tard pour faire ici un compte rendu de ce livre que l'auteur avait eu la gentillesse de m'adresser aussitôt en service de presse, mais pour lequel il m'a fallu attendre la fin de cet été pour parvenir à en faire la lecture attentive qu'il mérite.

Suite:
Le texte de la quatrième de couverture résume assez bien l'idée générale de ce travail :
« La belle ouvrage, le Tour de France, le secret… tout l’imaginaire du compagnonnage tient dans quelques pratiques et quelques symboles qui ont focalisé l’attention, épaississant un « mystère » compagnonnique et laissant dans l’ombre les questions qui auraient dû être premières : qu’est-ce qu’être compagnon ? Comment le devenir ? Et le rester ? Établi à partir d’enquêtes de terrain, de dépouillements d’archives et de récits de vie, cet ouvrage entend montrer les voies qu’il faut emprunter pour que se nouent de manière inextricable identité de métier, identité de compagnon et, enfin, identité d’homme viril. Ensemble, elles énoncent les droits de passage à l’âge d’homme chez les compagnons. C’est en ethnologue et historien que Nicolas Adell-Gombert interroge ces façons anciennes de faire et d’être rendant ainsi leur écho à ces ressorts muets, toujours agissants, de l’identité compagnonnique, ceux qui, sous l’apparat symbolique, chevillent au corps de l’homme et à sa pensée l’adhésion au compagnonnage. »
Nicolas Adell-Gombert est ethnoloque et chercheur associé au Centre d'Anthropologie Sociale de l'université de Toulouse II Le Mirail. Ce livre est la version allégée de sa thèse de doctorat (sous la direction d'Agnès Fine).
Comme l'écrivait Laurent Bastard dans l'avant-propos du volume 10 des Fragments d'histoire du Compagnonnage à propos d'une conférence prononcée au musée du Compagnonnage de Tours en 2007 sur le thème « Passage par le rite et rites de passage : les fonctions sociales du Compagnonnage et leur évolution aux XVIIIe et XIXe siècle » : « La contribution de Nicolas Adell-Gombert ne va pas sans bousculer quelques idées reçues. Les Devoirs ne seraient-ils pas, à l’origine, des associations de jeunesse comme il y en eu tant sous l’Ancien Régime ? Leur fonction n’était-elle pas de faire passer l’enfant à l’âge adulte ? Leur contenu rituel et symbolique, leur légendaire (moins ancien qu’on ne le croit), se sont adaptés à l’évolution des mentalités de sorte qu’ils ont pu traverser les deux derniers siècles jusqu’à nous. Mais cette mutation s’est opérée au prix de nouveaux objectifs… »
Il s'agit effectivement là d'un ouvrage qui, pour la première fois depuis la publication en 1996 de Travail & Honneur, vient avec bonheur renouveler substantiellement l'étude des compagnonnages français.
De manière générale, l'apport de l'ethnologie à l'analyse des « rites de passage » que sont les rites compagnonniques est intéressant à plus d'un titre et, dans tous les cas, vient avec bonheur « donner du corps » à certaines spéculations par trop maçonniques ou ésotériques — et, au demeurant, quelque peu exclusives d'autres lectures – comme on en rencontre souvent dès lors que l'on aborde le sujet de l'initiation. Nicolas Adell-Gombert situe les rites compagnonniques dans leur véritable cadre, qui est celui de jeunes hommes, d'artisans généralement peu instruits, et non de « grands initiés ».
L'auteur analyse de nombreux témoignages, anciens comme contemporains, de Compagnons sur le Tour de France et il en offre des lectures nouvelles, des mises en perspective très intéressantes.
On appréciera tout particulièrement l'importance du parallèle entre les sociétés compagnonniques et les associations de « Jeunesse », qui mériterait d'être encore développé tant il est vrai, à mon avis, qu'il y a là de profondes parentés (voir, par exemple, sur ce blog, mes deux articles concernant les conscrits et les Compagnons).
Certes, toutes ces lectures nouvelles ne sont pas d'égale pertinence et les grilles de lecture de l'ethnologie contemporaine empiètent quelquefois un peu trop sur le substrat historique, tant il est tentant de présenter une vision cohérente de l'ensemble.
Ainsi, le dernier chapitre souffre beaucoup, à mon sens, du télescopage entre, d'une part, les icônes féminines de sainte Marie Madeleine et de la Mère des Compagnons et, d'autre part, des données concernant cette dernière et le pèlerinage à la Sainte-Baume qui ne possèdent pas assez de recul historique et procèdent principalement de la « tradition compagnonnique » que porte actuellement l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir. Ce télescopage intempestif induit une interprétation systématisée des thèmes féminins dans le Compagnonnage qui fait certainement le bonheur des ethnologues, des sociologues et des psychologues… mais qui s'éloigne de la réalité et surtout néglige un aspect fondamental de l'évolution de l'image et du statut de la Mère des Compagnons du Devoir durant tout le XIXe siècle et jusqu'au milieu du XXe : de simple aubergiste ne possédant qu'une dimension symbolique extrêmement modeste (il ne faut pas s'illusionner sur l'importance réelle du terme « mère » dans l'esprit des Compagnons des XVIIe et XVIIIe siècles), elle devient alors, mais inégalement selon les métiers, comme une conciliation compagnonnique des deux icônes féminines qui divisent alors la France, Marianne pour les Républicains et la Vierge pour les Catholiques. Cette lecture là n'est pas sans posséder une importance cruciale quant à la compréhension de l'évolution des sociétés compagnonniques aux XIXe et XXe siècles, évolution dans laquelle interfèrent en permanence certaines composantes du monde catholique. Car si après avoir lutté contre lui autour de 1900, le monde syndical se contrefiche actuellement de son « grand ancêtre » qu'est le Compagnonnage, il n'en va pas du tout de même pour ces courants ultra-conservateurs de l'Église qui de siècle en siècle, de la Résolution des docteurs de la Sorbonne en 1655 à la Charte du Compagnonnage promulguée par Pétain en 1941 (pour s'en tenir à ce fait hautement symbolique), poursuivent patiemment une action entamée contre les compagnonnages durant la première moitié du XVIIe siècle par la Compagnie du Saint-Sacrement : si l'on y regarde de près, tout un pan de la « tradition compagnonnique » contemporaine résulte d'amendements rituels et symboliques que ne démentirait certainement pas le « bon » Henry Buch (c. 1593-1666) et ses Frères cordonniers ou tailleurs… Tout d'abord, au XVIIIe siècle, pèlerinage à la Sainte-Baume (qui ne concernait jusqu'à une date tardive que certains corps des Compagnons du Devoir, mais pas les autres sociétés), puis ensuite, au XIXe, « sanctification » de la Mère, puis encore, au XXe, « dé-maçonnisation » des rituels, tout cela tire dans un sens qui n'est ni anodin ni accidentel…
Mais hormis ces réserves finales, il faut souligner combien la lecture de ce livre est enrichissante et forme un contrepoids tout à la fois rafraîchissant et substantifique à celle d'autres ouvrages « grand public » sur les compagnonnages, dont l'abondance de l'iconographie en couleurs dissimule mal le côté creux et l'insuffisance d'une véritable recherche historique. A cet égard, on appréciera aussi la mise en valeur que fait Nicolas Adell-Gombert des travaux des universitaires américains sur les compagnonnages français (notamment Michael Sonenscher et Cynthia Truant), travaux encore trop négligés en France.
La reproduction du sommaire de l'ouvrage rend compte de son intérêt et de ses approches nouvelles :
Introduction
I - Des hommes de métier
Savoirs donnés
Savoirs conquis
II - Archéologie d'un lieu de mémoire : le Tour de France
En route : la pesanteur de l'espace
Repérages : temps faible et identité forte
Le Tour "perdu" ?
Façons de voyager
III - Identités qui cheminent
A l'épreuve du Tour
Itinérants sous contrôle
Rites de passage
IV - Faire passer le temps
Institution de passage et institution à rites de passage
Temps à la fête
V - L'écrit, le rite, l'initiation
Rites à la lettre
L'initiation et ses rituels
VI - Les voix féminines. De la Mère des compagnons à Marie Madeleine
Une parenté domestique
A la croisée des destins. Les bons usages de Marie Madeleine
Conclusion
Bibliographie
Lexique
Collection Ethnologie de la France N° 30, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 2008, 274 pages, format 15x23 cm, 19 €
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