Avis de recherche : Compagnons partis en Amérique Latine
1 Octobre 2009
Avis de recherche : Compagnons partis en Amérique Latine
Publié le 1 Octobre 2009 @ 17:11:44 , contient 269 mots
Doctorante au Conservatoire National des Arts et Métiers à Paris, je travaille sur « Les transferts culturels et techniques en matière d’architecture entre la France et le Chili entre 1845 et 1925 » et par conséquent sur le rôle des architectes, ingénieurs et compagnons français en Amérique Latine.
J’ai l’exemple d’un compagnon charpentier du Devoir de Liberté, devenu architecte : Victor Auclair, parti au Chili en 1907 avec pour objectif de généraliser l’utilisation du béton armé pour des constructions asismiques.

Cela parait bien loin de son métier d’origine à première vue. Mais il ne faut pas s’y tromper. La mise en œuvre de ses chantiers requérait tout le savoir-faire et l’expérience d’un compagnon charpentier tel que lui, notamment pour le dessin et l’installation des cintrages et étaiements nécessaires à la construction des voûtes, des arcs, des porte-à-faux, etc.… qu’il concevait.
Suite:
Un autre compagnon, devenu architecte lui aussi, J.D. Boucher-Lamarche « Le soutien de Salomon » aurait assuré la charge d’architecte de la ville de Buenos Aires en Argentine. De même, Osiris Cartier, ayant travaillé sur le chantier du Viaduc de Garabit, serait lui aussi parti sur le continent sud-américain.
Je suis à la recherche de tout élément me permettant de préciser l’itinéraire de ces deux compagnons, mais aussi d’éléments qui attesteraient du voyage d’autres compagnons vers l’Amérique Latine.
Merci à tous.
Francine PERRIN
20 commentaires
La plus grande partie d'entre eux fut formée par A. Guillon, Compagnon charpentier du Devoir de Libertédont l'école de Trait qu'il fonda à Romanèche-Thorins est devenue musée.
Voir www.saoneetloire.eu/musee_compagnonnage
Cordialement.
Harry ESCHOUA Ile de France l'ami de la liberté.
Compagnon menuisier.
En Argentine depuis 2006
Fondation : ce siège fut fondé en 1874, c’est-à-dire aussitôt après le congrès fondateur de la Fédération compagnonnique de tous les Devoirs réunis qui se tint à Lyon. C’est du moins ce qui ressort du compte rendu du « 37e anniversaire de la fondation de la section de Buenos-Ayres » le 2 septembre 1911 ». Cependant, les journaux antérieurs de l’Union Compagnonnique ne mentionnent pas, à ma connaissance, l’activité de la section de Buenos-Ayres jusqu’en 1898 au moins (la collection du musée s’arrête à cette date). Peut-être n’existait-il encore qu’un groupe informel de compagnons français non rattachés à l’Union.
Adresse du siège : en 1910-1913, chez Mme RITA-AZUL, rue Cangola, 2310. Faut-il comprendre que Rita est le prénom de Mme AZUL ? En tout cas, telle est la mention du journal.
Activité : cette section semble avoir été active jusqu’à la guerre de 1914-1918. Elle tenait régulièrement ses assemblées, correspondait avec la France, recevait de nouveaux compagnons, en sanctionnait d’autres, organisait des fêtes, etc.
Réceptions : six nouveaux aspirants ou compagnons furent admis entre 1910 et 1913 (peut-être plus, mais des journaux manquent). Les réceptions avaient lieu dans les locaux d’une loge maçonnique, comme c’était presque toujours le cas à l’Union Compagnonnique, en France et en Suisse.
Effectifs : une trentaine de compagnons sont cités durant cette période. C’était sans doute à peu près l’effectif de la section de Buenos-Ayres, ce qui est assez important. Il s’agit de français et d’immigrés espagnols et italiens ou de natifs d’Argentine. Des relations devaient exister depuis longtemps entre certains Français et l’Argentine, puisque le 1er février 1913 le journal Le Progrès compagnonnique mentionne un nouvel adhérent à la section de Bordeaux en la personne de Germain BOUSQUET, compagnon plâtrier, « né le 14 juin 1893 à Buenos-Aires (République Argentine) » C’est donc que son père, compagnon peut-être lui aussi, y résidait en 1893.
Noms des membres : Louis MARY (plusieurs fois président), compagnon maréchal-ferrant, 154, calle San Jose ; BROS ; Pierre SALDUCCI ; BUENAVENTURA ; Louis HAURET, compagnon charron, 2279, calle Victoria ; Vicente MAIDA (radié le 23-1-1911) ; LOPEZ (décédé avant 1911) ; SAVERIO ; Pedro ARBOUET, compagnon maréchal-ferrant, 470, calle Solis puis 1491, calle Rincon ; CRESTA ; MILHAS ; Antonio CROS ; SAFFORES ; BAJON (restaurateur, radié le 23-1-1911) ; Pedro MAZZINI, compagnon charron dit Canelones l’Ami du Progrès, reçu le 8-4-1911 ; Justin BORIES, compagnon forgeron-carrossier dit Albigeois Fait le bien, reçu le 8-4-1911 ; DARRIEU ; PAILHET ou PAILLIÉ ; VIOLI ; LABORIE (retourne en France en 1910) ; LAVERGNE ; CINZA, compagnon jardinier-paysagiste dit Gallego le Solidaire, reçu le 10-4-1910 ; CAZEAU, compagnon chaisier ; BOTTON ; Bonaventure RIEU, français, 26 ans, présenté comme aspirant jardinier le 10-4-1910 ; Antonio PEREIRA, espagnol, 25 ans, présenté comme aspirant maréchal-ferrant le 10-4-1910 et reçu le 11-8-1912 sous le nom de Coruna l’Ami des Arts ; Julien COURONNE, français, présenté comme aspirant charpentier le 1-3-1912 et reçu le 11-8-1912 sous le nom de Najac Cœur Sincère ; Jean-Marie JUIZERIX, français, compagnon maçon-constructeur-fumiste, admis comme membre honoraire le 1-5-1912 ; BALUTEAU (décédé avant 1912 et à propos duquel, lors de l’assemblée du 28-7-1912, ses Pays écrivent : « l’ex-compagnon Baluteau, qui aurait pu être membre fondateur de la section de B.-A. et ne l’a pas été (…) s’est désintéressé complètement de sa marche ») ; LAFFOREST ; SCOLANO ou SCOLARO, aspirant en 1912. On note aussi la mention d’un compagnon sabotier radié en 1911 et d’un compagnon maçon radié en 1912.
Et ensuite ? La Grande Guerre a certainement bouleversé l’activité de cette section. Les jeunes Français ont dû regagner la métropole lors de la mobilisation et quatre années de conflit ont distendu les relations avec la Direction générale de l’Union. A ma connaissance, il n’y eut plus de réception enregistrée après 1918 et sans doute même avant. La relève n’était plus assurée. Au congrès de l’Union de 1919, il est signalé que 17 membres sont en retard de paiement de cotisations depuis 1914. La section argentine n’envoie pas de délégué à ce congrès, pas plus qu’aux suivants. Au congrès de 1924, elle est encore mentionnée mais ne comprend plus que 6 compagnons.
Il est vraisemblable que la présence de ce siège compagnonnique durant trente ou quarante ans à Buenos-Aires a laissé des traces et qu’il doit être possible de retrouver des descendants de ces compagnons, quelques archives, des couleurs, des cannes et autres insignes.
"A la réunion mensuelle du mois d'août, les Compagnons de Montauban accueillaient dans leurs rangs le Compagnon charpentier (du Devoir) de Liberté BASSOUL, de retour d'Amérique, où il avait passé de longues années."
L'article n'en dit pas plus et ne précise pas s'il s'agit de l'Amérique du nord ou du sud, mais il est intéressant de constater qu'une fois encore les Indiens n'hésitaient pas à franchir les océans pour exercer leurs talents.
"BUENOS-AYRES. Siège : M. Pailhé J.-B., Vidal 3846 ; Président : Mary Louis, Santiago 3637 ; Secrétaire : Hauret Louis, Aristobulo deel Valle 1995 ; Trésorier : Arbouet Pierre, Poinion 1491."
Ces noms figurent déjà dans les années 1910-1913, signe que cette section ne devait pas avoir connu beaucoup de renouvellement en quinze ans.
Mais elle maintenait cependant une présence compagnonnique en Argentine durant l'entre-deux-guerres.
Voici ce que nous apprend une notice biographique parue dans le journal "Le Compagnonnage" n° 188 du 1er avril 1935 :
"A 24 ans, son tuteur, frère de son père, mort au Brésil, curé de Saint-Nicolas-de-Granville, lui remit ses comptes de tutelle. Lesté de quelques milliers de francs, il partit pour le Brésil, pour faire le courtage des cuirs en poil, et entra dans le comptoir d'exportation de MM. Faivre et Genieux, rue Ouvida, à Rio de Janeiro. Pendant plusieurs années, il parcourut une grande partie de l'Amérique du Sud, resté 20 mois à Buenos-Aires, puis à Valparaiso. De là, il se rendit à Melbourne (Australie), pour faire le courtage des laines en suint."
Après un séjour au Caire, malade, il rentre en France et trouve une place de directeur dans une tannerie de Laval jusqu'en 1908, puis d'une autre à Saint-Malo, où il resta vingt ans.
Source : journal "Le Compagnonnage" n° 203, 1er juillet 1936, p. 2-3.
"NECROLOGIE. C'est avec peine que nous avons appris le décès de l'Aspirant menuisier Gallé, le Nantais, fils du Compagnon maréchal Gallé. Depuis 2 ans nos amis étaient en Amérique et là, une rechute de grippe est venue l'enlever à l'affection de sa famille."
Aucune précision ne figure sur le lien de résidence de ce compagnon maréchal-ferrant et de son fils menuisier (Amérique du nord ou du sud ?). Partis depuis deux ans, il n'est guère imaginable qu'ils faisaient un voyage touristique mais plutôt qu'ils s'étaient établis outre-Atlantique.
C'est notamment dans le livre d'Emmanuel REBOLD : "Histoire des trois grandes loges de francs-maçons en France" (1864), consultable sur Google.books, qu'on trouve mention des loges du Grand Orient implantées dans cette partie du monde. Ce sont :
- à Montevideo (Uruguay) : "Les Amis de la Patrie", "chapitre" fondé le 18 mars 1858, suivi d'un "conseil" le 27 février 1860 (chapitre et conseil étant des loges réservées aux titulaires des grades au-delà de celui de maître-maçon, ce qui signifie qu'une loge était déjà établie avant 1858) ;
- à Valparaiso (Chili): "L'Etoile du Pacifique", fondée le 11 avril 1858, suivie d'un "conseil" le 31 mars 1862 ;
- à Buenos Ayres (Argentine) : "L'Amie des Naufragés" (chapitre), le 21 novembre 1861.
Il y aurait des recherches à faire dans cette voie, en examinant les tableaux de ces loges (listes des membres) pour y relever l'éventuelle présence d'artisans du bâtiment. Les archives du Grand Orient de France, rue Cadet, à Paris, sont ouvertes aux chercheurs et aux historiens.
Le texte qui suit est extrait du journal "La Fédération compagnonnique" n° 105 du 20 septembre 1885 :
"SAN-FRANCISCO.
Chevallier, "Blois la Fidélité, C.°. vitrier, depuis plus d'un an abonné à la Fédération, nous avait demandé il y a quelque temps la brochure du Congrès et quelques imprimés compagnonniques que nous nous sommes empressés de lui adresser.
Nous venons de recevoir de lui une longue et magnifique lettre, nous engageant à persévérer à marcher dans la voie du progrès et à faire pénétrer partout où il nous sera possible l'organe de la Fédération. Il nous donne l'adresse de trois CC.°., dont un menuisier et deux cordonniers, en nous priant de leur adresser le journal ainsi que quelques brochures compagnonniques, ce que nous nous empressons de faire.
Cet ami nous donne des détails assez longs, et nous envoie même les statuts d'une vaste association américaine, où les membres en faisant partie, doivent justifier d'une certaine position de leurs droits civils et d'une bonne considération. Il nous promet de nous donner plus tard des renseignements plus étendus sur la dite association qui a beaucoup de rapports avec le compagnonnage, sauf qu'elle est composée d'hommes de toutes professions et non restreinte comme nos institutions compagnonniques, qui ne sont composées que d'un certain nombre de corps d'états, dont les initiés sont tenus de faire preuve de capacités dans leur métier.
Plus tard, nous reviendrons sur cette société, appelée "Odd Fellows", dont les statuts nous paraissent des plus intéressants et notre ami prétend même que quelques CC.°. ne sont pas étrangers à la fondation de cette institution qui date d'environ 50 ans.(...)"
Les Odd Fellows sont une sorte de guilde, d'amicale, de société d'entraide fraternelle ou de mutuelle entre hommes de métiers différents, apparue au début du XVIIIe siècle en Angleterre. Analogue en plus d'un point à la Franc-maçonnerie, les Odd Fellows sont constitués en loges, pratiquent un rituel, ont des origines légendaires. Ils sont répandus un peu partout dans le monde, mais surtout en Angleterre, aux Etats-Unis et en Australie.
On rapprochera cet article et les Odd Fellows de celui de Jean-Michel Mathonière sur "Un drôle de tablier d'un compagnon maréchal-ferrant américain", qui attestent que des "mixages" et influences diverses ont dû intervenir entre des d'associations de métiers importées et locales durant le XIXe siècle en Amérique. C'était l'opinion de Raoul Vergez, qui était convaincu que les Knights of Labour (les Chevaliers du travail) américains, sortes de syndicats, avaient été constitués par des compagnons charpentiers français. L'hypothèse est plausible.
Dans les archives de Roger Lecotté, conservateur du musée du Compagnonnage (1899-1991) se trouve un petit dossier concernant le compagnon charpentier du Devoir Désiré DUVOY né à Provins, qui revint s'établir dans son pays natal vers 1830. Etabli maître charpentier rue de la Gare, il orna sa maison d'une guitarde comportant les lettres des Soubises U.V.G.T. et refit le dôme de l'église Saint-Quiriace en 1839, entre autres travaux.
Ce compagnon était surnommé "La Brie l'Ile d'Amour, dit le Désiré". Il quitta Bordeaux en 1826 pour se rendre chez lui, non sans avoir auparavant fait peindre par Leclair une belle "conduite" que R. Lecotté analysa dans son Essai pour une iconographie compagnonnique (1948).
Son fils Louis Eugène Duvoy, né à Provins en 1832, semble avoir exercé le même métier que son père ; il fit son tour de France et fut peut-être reçu compagnon.
Il eut à son tour un fils prénommé René, né à Provins le 9 mars 1860 et décédé vers 1910. Celui-ci suivit des études. Bachelier au lycée Saint-Louis de Paris en 1875 ou 1878, il les poursuivit à l'Ecole nationale des arts et manufactures, d'où il sortit en 1884. En 1886, il partit en Argentine, s'y fixa et enseigna à l'université de Cordoba.
Son fils Albert, né en 1888 y épousa une Argentine et parmi leurs enfants se trouvait un ingénieur civil du nom de Carlos Ernesto DUVOY, né en 1923.
Roger Lecotté eut la chance à la fois de rencontrer des descendants de Désiré Duvoy. D'abord, en 1942, l'un de ses petits-fils (et frère de René, l'expatrié), qui était gardien du musée des Arts décoratifs de Paris ; c'est lui qui lui céda le "champ de conduite" de son grand-père. Plus tard, en 1959, il rencontra également Carlos DUVOY, qui résidait à Paris, au pavillon de l'Argentine, à la Cité universitaire du boulevard Jourdan (XIVe).
Ces Français, descendants de compagnons, ont porté en Amérique latine leur savoir-faire et peut-être des coutumes corporatives, voire compagnonniques, qui attendent leur historien...
Ce compagnon évoque les trois ans qu'il passa en Argentine, du printemps 1912 à juillet 1914, avec des informations importantes sur la population immigrée, les travaux effectués, les compagnons présents en Argentine.
On constate que, finalement, il n'y eut pas que les charpentiers DDDL à être attirés par l'Argentine, les Soubises le furent aussi.
Voici quelques extraits de cet important document.
"Au banquet de ma réception, Saint-Joseph 1906,à la Villette, on parlait beaucoup de Compagnons qui s'en étaient allés en Amérique du Sud, d'autant plus qu'ils avaient laissé dans la cayenne de Paris un excellent souvenir. Il s'agissait de PAQUIER Bourguignon Va de Bon Coeur, BONNET Comtois et CHAIX Dauphiné, qui étaient, depuis peu, fixés à Buenos-Aires. Le temps passait, l'oubli jeta son voile sur ces grands voyageurs quand un beau soir d'hiver 1911, le Compagnon Bonnet vint rendre visite à ma famille."
Parisien le Courageux explique ensuite que le climat était devenu détestable sur les chantiers parisiens, du fait de la pression de la C.G.T. qui voulait imposer la "carte fédérale". Il décide de partir pour l'Espagne "mais Bonnet, voyant que j'avais la "bougeotte" m'invita à "faire mon tour de France en Amérique", comme il aimait à dire. Ainsi fut fait. Je pris mon billet à la Compagnie des Transports Maritimes de Paris à Buenos-Aires (12.000 kilomètres) pour la somme de 349 fr. 10 (les appointements mensuels d'un gâcheur parisien à l'époque) et ayant vérifié le contenu de ma malle que m'avait préparée minutieusement ma chère maman, j'y ajoutai les deux livres de charpente de Cabanier et ma couleur blanche qui ne me quittait jamais en déplacement. Je rejoignis Bonnet à Marseille où nous prîmes un soir de printemps 1912 le vieux paquebot "Plata", qui faisait le voyage en vingt-et-un jours." (...)
Puis il nous raconte son arrivée et le type de construction du pays :
"En sortant de la gare maritime où quelques centaines d'émigrants attendaient assis sur leurs ballots la décision des autorités locales, le Compagnon Bonnet tout guilleret de se retrouver en pays de connaissance, me conduisit à l'estacion del retiro, grande gare de la capitale où nous prîmes le train pour Villa Ballester. C'était une petite ville de banlieue où les Français élisaient domicile de préférence. Quelques jours après, je fus présenté à l'entrepreneur, M. Kissling et à M. Saint Antonin, son gendre, dont le père, décédé en France, était aussi un enfant du Père Soubise comme nous le prouva une vieille photo sur laquelle il portait la canne et les couleurs au chapeau. Je fus affecté, sous l'autorité du Compagnon Bonnet, à la succursale de la maison. Nous partîmes donc en wagon-couchette à Mar del Plata, station balnéaire située à 400 kilomètres au sud de Buenos-Aires. Cette ville, le Biarritz de l'Argentine, était neuve. Il s'y construisait de nombreuses et riches villas sous la direction d'architectes français, anglais, italiens. Je gagnais six pesos par journée de huit heures (le peso valait alors 2 fr. 27), nourri au restaurant et logé à l'entreprise, calle Rioja. Nous étions secondés par des fils du pays (hijos del pais), des Espagnols et même un Turc aussi calme et sobre qu'il était fort. La construction, le plus souvent en briques faites sur place, était marquée du style italien quoique les belles villas fussent de goût français. (...) Le bois de charpente était une sorte de pitchpin (pino-tea), pour la menuiserie l'okoumé. Le chêne (roble) qui servait parfois pour les escaliers, était rare ; aussi les faisait-on plutôt en okoumé dont la teinte saumon est du plus bel effet.(...) Quant au "quebracho" provenant des forêts du Grand Chaco ou bois de fer, il était trop dur pour être travaillé."
Quelques lignes sur les associations des immigrants : "Je ne crois pas me tromper en affirmant que la moindre ville argentine avait à cette époque sa Societa de Secorro Mutuo Giuseppe Garibaldi. Les Basques (presque tous affiliés à des loges maçonniques) faisaient du commerce".
Parisien mentionne Boucher : "De retour à Ballester, je ne manquai pas d'aller rendre visite au Compagnon Paquier qui, avec sa famille, vivait dans une petite maison qu'il avait construite. Il avait réservé quelques mètres carrés à une salle de travail dont les parois étaient garnies de pièces de charpente coupées en petit comme on en voit dans nos écoles de trait. (...) Ce Compagnon avait eu plusieurs entrevues avec l'architecte de Buenos-Aires, le Compagnon du Devoir de Liberté Boucher. Celui-ci avait résolu des problèmes très ardus de géométrie et en avait fait un livre que j'ai vu quelquefois. A l'heure actuelle, je n'ai connaissance que de deux détenteurs de ces savants bouquins."
La petite colonie de Soubises s'accroît : "Nous ne manquions pas de fêter la St-Joseph, comme il convient, c'est-à-dire par un petit banquet chez un restaurateur français de la banlieue bonaerese tenant pour enseigne "Au lapin sauté" si mes souvenirs sont exacts. Il y avait là Paquier, Bourguignon ; Bonnet, Comtois ; Chaix, Dauphinois ; Pont, Agenais qui était venu nous rejoindre en 1913 ; le jeune B... Montpellier, dont la situation militaire était mystérieuse ; le compagnon X... et l'auteur de ces lignes. Au total, sept bons drilles."
Parisien évoque les travaux auxquels il participa : "Nous fûmes chargés, X... et moi, par le directeur, de faire un levage très sérieux à la Sociedad de Electricidad Italo-Argentina, non loin du fameux Paseo de Julio (cours de Juillet). Il s'agissait de mettre en place des poutres métalliques de vingt mètres de longueur, un mètre soixante de haut et soixante centimètres de large pesant chacune trente tonnes, pour former un hall et servir d'appui à un pont roulant. (...) J'eus l'occasion de travailler dans une nécropole pour construire un échafaudage destiné au montage du monument Pellegrini (homme d'état argentin)."
Il nous raconte enfin comment fut dissoute cette petite colonie de compagnons, les jeunes ayant regagné la France en raison de la mobilisation de 1914. Seuls deux Soubises resteront en Argentine.
Le compagnon Bonnet mourra tué à l'ennemi. Et Parisien de conclure ses souvenirs par ces lignes : "31 Août 1914. Des sept Compagnons d'Argentine, trois célibataires sont déjà revenus en France, deux suivront plus tard avec leur famille, les deux autres se sont fixés sur cette "terre promise" d'où ils ont pu suivre avec angoisse les multiples épreuves de la patrie. Ainsi cette petite colonie française qui aurait pu former en Amérique du Sud une ruche compagnonnique a été dispersée par un de ces ouragans nés de l'ambition, l'égoïsme et la haine des hommes."
1) Dans le journal "La Fédération Compagnonnique" n° 190 du 7 avril 1889, on lit cet avis de recherche : "Le nommé MALEGRE, C.°. tailleur de pierre étranger ou passant, natif des environs de Romans, parti de cette ville en 1844 pour aller diriger des travaux à la Martinique (Amérique du Centre) n'a plus reparu depuis cette époque. Si des C.°. entrepreneurs ou autres personnes pouvaient donner quelques indications sur la personne du C.°. Malègre, soit sur son retour en France, soit vivant ou mort, ils rendront un grand service à sa famille qui le réclame."
Ce qui atteste que dès avant le milieu du XIXe siècle, des compagnons partaient travailler à l'étranger, ici dans un territoire français d'Amérique centrale (Antilles).
2) Le n° 181 du même journal (18 novembre 1888) donne la liste des demandes de liquidation de pensions de retraites des compagnons ayant cotisé à la caisse de la Fédération compagnonnique, ou de leurs épouses.
Dans cette liste, je relève : "11 octobre 1888. N° 698. Mme RATERY, Lima (Pérou)."
Le nom et le métier de son mari ne sont pas précisés, mais il est singulier de trouver mention d'une épouse de compagnon en Amérique du sud. Son mari devait y vivre aussi. Pourquoi était-il parti là-bas ?
Quelqu'un saurait-il l'identifier ?
En 1888, il écrit de Nosario-de-Sfe (République Argentine) au journal "La Fédération Compagnonnique" n° 171, du 17 juin, pour publier ses "Réflexions sur la réglementation de la caisse de retraites" (p. 283).
Quelqu'un en sait-il un peu plus sur ce compagnon expatrié en Argentine ?
Et peut-on localiser cette ville de Nosario-de-Sfé ?
D'abord des compagnons maréchaux-ferrants du Devoir :
BEROUD, Lyonnais la Belle conduite, reçu à Bordeaux en 1884, adhérent de l'Union Compagnonnique de B.A. en 1898 ;
BLANC, Marseillais l'Enfant de la Victoire, reçu à Lyon en 1857, adhérent à l'UC de B.A en 1899 ;
CASSAGNE, Montauban Tu ne le sauras pas, membre de l'UC de B.A. en 1898 ;
GAYET, Champagne la Liberté, membre de l'UC de B.A. en 1900 ;
MAFFRE, Rouergue la Résistance, membre de l'UC de B.A. en 1898 ;
METEAU, Vendéen le Difficile à Connaître, membre de l' UC de B.A. en 1898.
Un compagnon bourrelier-harnacheur du Devoir :
LUCAS, Tourangeau Va Sans Crainte ; il adhère à l'UC de B.A. en 1900.
Des compagnons passants charpentiers du Devoir :
PAQUIER, Bourguignon Va de Bon Cœur ; était à B.A. en 1906 (voir un précédent commentaire) ;
CHAIX, Chambéry le Serment Fidèle, à B.A. en 1906 (idem, mais l'auteur lui donne le surnom de Dauphinois) ;
BONNET, Comtois le Soutien du Devoir, à B.A. en 1906-1912 (idem) ;
BERTRAND, Parisien le Courageux, à B.A. en 1912-1913 (c'est l'auteur des souvenirs dont nous avons donné des extraits ci-dessus).
Merci à BLC d'avoir nourri cette recherche.
Je signale que sur la lithographie intitulée "La vraie chaîne d'alliance des compagnons de tous les Devoirs réunis de France" (1867), consacrée aux souscripteurs d'un hôtel des invalides pour compagnons, figure un probable parent de ce compagnon. Il s'agit de THOUAR (lire sans doute THOUARS), Rochelais la Fidélité, compagnon bourrelier.
Quant à la ville d'où écrit l'autre compagnon, expatrié à "Nosario de Sfé", il faut lire "Rosario, (province de) Santa-Fe". Cette grande ville se trouve à 285 km au nord-ouest de Buenos-Aires.
Il est question de lui dans le journal "La Voix des compagnons", n° 40 de mars 1953. Voici quelques extraits du bel article illustré qui lui est consacré, sous le titre : "Compagnons français au Vénézuela, sur l'auto-piste de Caracas à La Guaira".
"Les établissements Campenon-Bernard, spécialisés depuis des lustres, tant en France qu'en Afrique du Nord ou à l'étranger, ont entrepris, voici quelques mois, la construction de plusieurs importants viaducs, au Vénézuéla, sur l'auto-piste de Caracas à La Guaira.
Cette maison, qui, depuis fort longtemps, utilisa des chefs de chantiers et levageurs, formés chez les Compagnons du Tour de France, tels que Camescas, Henry, Amaré, Cassan, (...) choisit cette fois encore le compagnon Tréhin qui nous a quittés voici dix-huit mois pour la terre Sud-Américaine où il se trouve encore en ce moment. (...)
M. Decharne, ingénieur des Travaux Publics, chargé des travaux et études des cintres et du levage chez Campenon-Bernard, fit engager Tréhin à l'essai, pour lever des éléments en béton précontraint, aux ponts de Lusanger, Annet-sur-Marne, Esbly, Trilbardou, Changis, Ussy, franchissant la Marne.
Ce Compagnon, ancien chef d'équipe pendant plusieurs années dans le Conservatoire du Compagnonnage : Les Charpentiers de Paris, abordait en somme une spécialité nouvelle pour lui, mais quel Compagnon Charpentier n'a jamais participé au lancement d'un pont ? Dans ces travaux, il doublait un autre Compagnon, Henry, et il fut rapidement initié à la technique du lancement de ces ponts gracieux en trois éléments préfabriqués. (...)
Voulant procéder à des essais de surcharge des ouvrages du Vénézuela, l'ingénieur Decharne demanda à Tréhin d'exécuter une maquette des cintres au 1/20e. Alors notre Compagnon put imaginer les difficultés qu'il aurait à surmonter, pour construire et lever ces cintres de 155 mètres de portée à 70 mètres du sol, en considérant sa maquette.
Aujourd'hui que le cintre est entièrement coulé, que les palées et le tablier de 20 mètres de largeur sont prêts à recevoir des milliers d'automobiles, dans un pays qui s'industrialise à vue d'oeil, le rôle du Compagnon est terminé.
Ecoutons celui qui étudia l'ouvrage, qui conçut également le système de levage et qui put, sur place, apprécier la ténacité d'un vrai Compagnon Français : "Pour constituer son équipe avec les éléments locaux, Tréhin eut beaucoup de mal, parce qu'il était très exigeant. Avec lui, pas de bras cassés, il faut travailler ! Et lui paye de sa personne.
Comme les autres collaborateurs de l'entreprise, il sait que sa maison a enlevé ce marché de haute lutte devant de puissantes entreprises américaines. Il sait aussi qu'il y a une question d'honneur pour les quelques Français qui sont rassemblés là, à réussir une oeuvre d'envergure. (...) Aussi, quand les deux cintres extérieurs de 36 mètres en porte-à-faux sur 70 mètres de hauteur sont accrochés aux élingues, c'est lui qui monte seul sur le platelage. De même sur la partie centrale, cependant que deux bigues sont dressées tout au bout du porte-à-faux, il se met sur ce tapis volant. (...) Tréhin, pas plus que Texier, pas plus que la plupart des grands chefs de chantier de bâtiment et des travaux publics, n'ont jamais mis les pieds dans une école technique. Ils exécutent pourtant tranquillement les chefs-d'oeuvre qu'on leur trace. Alors, dira-t-on, où ont-ils appris ? Sur le tas l'orient et la pratique, et chez les Compagnons la théorie aux cours du soir. Pour le reste, des hommes de grande expérience portant sur leurs épaules cette morale que nous nommons "Le Devoir" (...). C'est cette morale "du devoir" qui façonne le courage chez l'ouvrier, la dignité chez l'individu."
L'article n'est pas signé, mais il est vraisemblablement de la main de Raoul Vergez, rédacteur de "La Voix des Compagnons".








