Un étonnant ensemble iconographique du XVIIIe siècle avec l'équerre et le compas à Mas-Saintes-Puelles (11)
20 Novembre 2009
Un étonnant ensemble iconographique du XVIIIe siècle avec l'équerre et le compas à Mas-Saintes-Puelles (11)
Publié le 20 Novembre 2009 @ 20:25:00 , contient 954 mots
L'infatiguable Christophe Marty m'a envoyé les photographies d'un ensemble particulièrement intéressant, datant manifestement du XVIIIe siècle : il s'agit d'éléments sculptés se trouvant au dessus du linteau de la porte d'une maison située chemin Saint-Pierre à Mas-Saintes-Puelles dans l'Aude.

Suite:

« Voilà ce que l'on peut voir (je reprends les termes Christophe Marty, n'ayant dans le descriptif rien à ajouter) :
- à droite, un svastika courbé très bien tracé.

- à gauche, une fleur à 5 pétales.

- au dessus, une tête d'homme coiffée d'une perruque. Il doit sans doute s'agir d'un élément postérieur à en juger l'irrégularité de la base du cou et les entailles qui ont été réalisées sur la pierre circulaire et dans l'appui de la fenêtre située au dessus.

- au milieu, sur la partie supérieure d'une pierre circulaire, une équerre et un compas entrecroisés, placés sous une colombe (?) et encadrés de part et d'autre par des urnes flamboyantes et des vignes aux grappes pendantes. Dans la partie centrale, un rosier (?) dans un pot, des oursins et une étoile de mer. Tout autour, des oiseaux picorant des raisins, une tête d'enfant, une truie ou une laie allaitant son petit, des loups (?) et une tête d'homme portant une perruque à catogan. »

Il s'agit assez probablement d'un ensemble réalisé vers le milieu ou la seconde moitié du XVIIIe siècle par un Compagnon tailleur de pierre, qui se sera portraituré naïvement au-dessus d'un médaillon où figurent quantité d'éléments dont la signification exacte reste à établir avec prudence. Essayons d'en faire une première approche…
L'équerre et le compas
L'équerre et le compas entrecroisés, en chef, témoignent tout simplement de sa fierté d'être Compagnon et de l'importance que ce fait a pour lui, comme c'est normalement le cas pour tout Compagnon. Bien sûr, l'emblème étant commun au Compagnonnage et à la Franc-maçonnerie, on ne peut totalement exclure qu'il témoigne d'une appartenance à cette dernière. Toutefois, d'une part, l'auteur de cette sculpture est nécessairement un tailleur de pierre, ce qui rend la qualité compagnonnique quasi certaine, et, d'autre part, il n'est, contrairement aux habitudes de l'emblématique maçonnique de l'époque, aucun autre symbole spécifiquement maçonnique qui viendrait corroborer cette appartenance (par exemple la truelle, les colonnes J et B, le rameau d'acacia). On doit aussi citer, comme possibilité quelquefois attestée chez les Compagnons tailleurs de pierre de la fin du XVIIIe siècle, qu'il soit tout à la fois Compagnon et Franc-maçon, ce qui l'inciterait encore plus à mettre l'équerre et le compas à l'honneur.
Les deux têtes du médaillon
Les deux têtes du médaillon, une de profil, incontestablement masculine, et l'autre de face, dont il se dégage une douceur féminine (malgré l'absence d'une chevelure qui serait plus caractéristique) représentent à mon avis le tailleur de pierre et son épouse, ceux qui ont édifié cette demeure. Le portrait de profil est manifestement influencé par un modèle extrêmement répandu et commode : la monnaie royale ! En l'occurrence, il semble bien que ce soit les écus de Louis XV, ce qui permettrait de dater cette réalisation du troisième quart du XVIIIe siècle.

Une emblématique de la fertilité et de l'amour.
L'hypothèse qu'il s'agit d'un couple se trouve à mon sens renforcé par toute l'emblématique de la fertilité et de l'amour (chrétien mais aussi profane) déployée dans le médaillon : oiseaux qui béquètent des grappes de raisin (vieux thème de l'iconographie chrétienne de l'âme se nourrissant aux vignes du Seigneur), truie ou laye allaitant un marcassin. Le médaillon central représente une corbeille abondamment fleurie, qui participe de la même signification générale.
Chiens ou loups ?
Quant aux deux canidés qui se courent après, peut-être sont-ils des chiens et symbolisent-ils dès lors, dans le cadre de l'amour et de la fertilité, la fidélité. Mais l'on peut aussi envisager qu'il s'agit de loups, ce qui renverrait alors, avec beaucoup de probabilité, à la famille des Compagnons Étrangers tailleurs de pierre, qui se surnomment eux-même les « Loups » alors que les Compagnons Passants sont en retour qualifiés de « Loups-Garous » (notons d'ailleurs que le chien est l'emblème général des Compagnons du Devoir, précisément parce qu'il est l'emblème de la fidélité).
Il est à noter que, précisément, c'est aux alentours de 1750 que semblent apparaitre formellement les Compagnons Étrangers, l'une des plus anciennes attestations étant un graffiti dans le Temple de Diane à Nîmes, qui proclame fièrement : « LA FRISE LANGEVIN NOBLE LOU THAEEUR DE PIERE 1751 ».
Le swastika et la rose
Le symbole du swastika à pétales courbes en forme de virgules se retrouve d'ailleurs dans des fiefs des Étrangers, tel Saint-Fortunat-au-Mont-d'Or dans le Lyonnais. Quant à la rose à cinq pétales, thème iconographique au demeurant assez banalisé, c'est également un symbole important pour eux. Rappelons que de toutes les façons, la symbolique florale est omniprésente chez les Compagnons tailleurs de pierre, qu'ils soient Passants ou Étrangers (cf. Le Serpent compatissant).
Les deux sphères
On remarquera enfin, pour conclure provisoirement, que le swastika comme la fleur sont en fait posés sur ce qui semble bien être deux sphères. C'est là aussi un thème symbolique bien connu des anciens Compagnons tailleurs de pierre, avant même qu'il soit également attesté dans la symbolique maçonnique : celui des sphères terrestre et céleste, qui symbolisent l'astronomie. C'est là un sujet sur lequel je reviendrai dans les semaines à venir…
6 commentaires
Les Lauragais, et en particulier les Massogiens, vous remercient pour cet article passionnant que vous avez bien voulu consacrer à une de leurs plus belles curiosités.
Je pense comme vous que cet étonnant ensemble doit dater du troisième quart du XVIIIe siècle, c'est du moins ce que me laisse penser la date 1764 gravée sur la clé du linteau de la porte de la maison contiguë située au dessus, construction que je suppose postérieure à celle qui nous occupe étant donné le dénivelé du chemin Saint-Pierre.
S'agissant de la possibilité d'une double affiliation (compagnonnique et maçonnique), elle est à mon avis improbable à cette époque car, d'une part, la première loge créée à Castelnaudary (ville chef-lieu de sénéchaussée distante de 7 km du village de Mas-Saintes-Puelles) ne date que de 1777, et, d'autre part, les premières loges castelnaudariennes brillaient par leur conservatisme social en matière de recrutement.
En ce qui concerne la possibilité d'une double affiliation, compagnonnique et maçonnique, il convient de rester très prudent dans tous les cas. En effet, de manière générale, s'agissant de Compagnons, c'est-à-dire d'artisans qui durant une partie de leur vie ont été par excellence des itinérants, ils peuvent fort bien avoir été initiés dans une loge maçonnique de l'une des grandes villes par lesquelles ils sont passés, et non par celle du lieu où ils se sont ensuite installés. D'autre part, cette appartenance à la franc-maçonnerie peut fort bien n'avoir été que passagère, le temps de leur tour de France, comme l'était d'ailleurs à cette époque l'appartenance au compagnonnage, laquelle cessait généralement au moment même où l'artisan terminait son tour. Certains continuaient à fréquenter les loges, d'autres non. Ainsi, un très intéressant témoignage documentaire présenté sur le « côté site » nous montre le cas d'un Compagnon Étranger tailleur de pierre qui, en 1829, entend renouer avec la vie maçonnique à laquelle il a été initié à Montpellier durant son tour de France, et qui écrit à un autre Compagnon tailleur de pierre du même rite, également franc-maçon, afin d'obtenir un certificat attestant qu'il a bel et bien été initié (voir l'article). Certes, le témoignage est plus tardif que le cas du Compagnon tailleur de pierre de Mas-Saintes-Puelles, mais ce que l'on peut savoir de la vie maçonnique et de la vie compagnonnique du milieu du XVIIIe siècle permet de penser que la situation était sensiblement la même.
Au demeurant, concernant cette appartenance à la franc-maçonnerie, des témoignages documentaires laissent à penser qu'elle relevait elle-aussi, comme l'affiliation compagnonnique, de la nécessité d'appartenir à des réseaux sociaux d'assistance : on oublie trop tous les dangers et difficultés auxquels étaient encore à ces époques confrontés les voyageurs, qu'ils soient ou non de simples ouvriers. Appartenir à la franc-maçonnerie pour un tailleur de pierre, c'était non seulement avoir l'opportunité de côtoyer des clients et commanditaires potentiels dès son arrivée dans une nouvelle ville, mais aussi et surtout, c'était s'assurer qu'en cas de coup dur (chômage, maladie, dettes), on aurait d'autres Frères sur qui s'appuyer que les seuls Compagnons de sa société. Là encore, des témoignages documentaires (non encore publiés et là aussi du début du XIXe) permettent d'éclairer très nettement cette attitude : via l'appartenance maçonnique d'un père ou d'un oncle, on se faisait quelquefois recevoir franc-maçon très jeune et avant de partir sur le tour de France. Comme quoi, même les « opératifs » étaient déjà engagés dans une instrumentalisation éminemment « spéculative » de la franc-maçonnerie !
Un dernier point non négligeable : concernant le niveau social de telle ou telle loge, qui aurait interdit le recrutement d'un modeste artisan, il convient de savoir que nos Compagnons tailleurs de pierre, postérieurement à leur tour de France et à leur installation, peuvent fort bien avoir atteint un statut social plus élevé, à commencer par entrepreneur en maçonnerie, ingénieur ou architecte. D'autres ont également pu bifurquer vers d'autres professions, quelquefois sans rapport (avocat, médecin), quelquefois avec un rapport peu évident mais bien réel, par exemple officier du Génie ou de l'Artillerie (de spécialiste de la taille de pierre dans les fortifications, l'artisan est peu à peu devenu spécialiste dans l'art de concevoir ces dernières... ou de les attaquer !). Là aussi, des attestations existent dès le XVIIe siècle et mériteraient une étude plus approfondie.
Pour info, l'Equerre et le Compas enlaçés ne fait son apparition, en franc-maçonnerie qu'en 1760 (en Angleterre), comme l'atteste le Rituel des Anciens: "Les Trois coups distincs".
Bien à vous









