La gourde d'un Sociétaire faïencier-potier
3 Janvier 2010
La gourde d'un Sociétaire faïencier-potier
Publié le 3 Janvier 2010 @ 08:00:00 , contient 1022 mots
Cette gourde orbiculaire est exposée au musée du Compagnonnage de Tours. Elle a été déposée par Mme Descroix en 2008. Il s'agit d'une pièce très curieuse, qui appelle bien des commentaires.

Commençons par la décrire. D'un diamètre d'environ 16 cm,cette gourde vernissée est munie de passants dont plusieurs ont été brisés avec le temps, ainsi que d'autres éléments. Le décor est ordonné avec symétrie. On distingue d'abord des outils, dont un compas largement ouvert vers le bas, dont l'une des branches porte une vis (il s'agit vraisemblablement d'un compas de dessin à branche amovible). Une équerre à branches mobiles, largement ouverte elle aussi, mais vers le haut, se trouve opposée au compas.
Suite:
Entre les deux est placé un vase ou pot, fermé d'un couvercle. A sa gauche, un pinceau à décorer les céramiques, ainsi qu'un instrument carré percé d'un trou en son centre. Il s'agit d'un tournassin ou estèque. Cet outil de potier sert à donner la forme définitive aux objets confectionnés par le potier. Il s'en sert lorsque la pâte est devenue plus ferme, en le tenant par un côté ou en passant un doigt dans l'orifice, pour enlever l'excès de pâte (la tournassure), grâce aux bords coupants de l'outil. A droite se trouve un outil dont une partie de l'extrémité a été brisée. Il s'agit peut-être d'un autre tournassin, emmanché. Sous l'équerre, un petit cœur a été placé entre deux pampres. Sur les bords, on distingue les initiales F et C., qui sont celles de l'auteur de la gourde.Tous les outils décrits servent au potier, y compris le compas et l'équerre, mais la position de ces deux derniers rappelle évidemment celle des blasons compagnonniques.
Existait-il un compagnonnage de potiers ou de faïenciers ? Ce n'est que vers 1893, peu après la fondation de l'Union Compagnonnique, qu'ils furent intégrés par les plâtriers comme parties similaires. Cependant, vers 1848 s'était créée à Saint-Pierre-des-Corps une "société des faïenciers-potiers". Si ses membres ne revendiquaient pas le titre de compagnon, il est très net qu'ils avaient beaucoup emprunté au Devoir ainsi qu'à la franc-maçonnerie. Il subsiste deux grands vases, chefs-d'oeuvre ¨de leur société à l'instar des grandes baldaquins de charpente ou des travaux de couverture des cayennes du XIXe siècle.

On y retrouve beaucoup dvase-societaires-faienciers-potiers.jpge symboles : des génies ailés qui forment une chaîne d'alliance, l'étoile à cinq branches et la lettre G au centre, le compas et l'équerre croisés, des statuettes de sociétaires portant une couleur en écharpe. Ces derniers sont appuyés contre les "Livres du Progrès" et brisent leurs chaînes, en foulant au pied des renards. Un titre (Société d'Humanité) et une devise (L'Union fait la Force), ainsi que des initiales non décryptées (M.G.S.U. sur un vase, F.P.S. U. M. sur un autre) évoquent celles des sociétés compagnonniques. Ils fêtaient saint Antoine, patron des potiers.

Leur fondateur, Charles Maurice, ouvrier puis patron d'une fabrique de Saint-Pierre-des-Corps avait institué son épouse "Mère des Sociétaires faïenciers" dès 1848. L'allégorie de l'alliance, la rupture des chaînes, les renards terrassés (mauvais ouvriers indépendants), les "Livres du Progrès" reflètent bien l'esprit "I848" de ces ouvriers. Remarquons enfin qu'au moins deux de ses fondateurs, les nommés Charles MAURICE et Paul MOREAU étaient membres de la loge maçonnique tourangelle "Les Enfants de la Loire" puis "Les Démophiles" (Ch. Maurice en était même l'un des fondateurs).
L'histoire de cette société para-compagnonnique est mal connue. On ne sait si elle avait institué un cérémonial de réception. On ignore ses effectifs et sa durée d'activité. On peut penser qu'elle a décliné dans les années 1880. Il est néanmoins assuré qu'elle a recruté non seulement à Tours et Saint-Pierre-des-Corps, cité limitrophe, mais aussi à Langeais, à une vingtaine de km de là, où fonctionnaient d'importantes briqueteries et faïenceries.
Pour en revenir à la gourde, il me semble que son décor la rapproche des grands vases des sociétaires faïenciers-potiers. On en retrouve plusieurs éléments (le compas et l'équerre, les outils, les grappes de raisin (comme sur le vase de Moreau).

Son auteur était un nommé François CHAMPION. Il était le fils d'un briquetier-tuilier du Boulay, près de Château-Renault (Indre-et-Loire), qui exploitait des fours à "La Grange" et à "Vaubrahan". En 1867, il lui succède et modifie les installations existantes, détruisant des fours, en reconstruisant d'autres, édifiant des hangars et introduisant une machine à vapeur en 1880, avec malaxeur, mouleuse, presses à bras. L'essor industriel de la seconde moitié du XIXe siècle a en effet dynamisé la production de briques, caractéristiques de l'architecture des usines de cette époque. L'affaire lui survivra quelques années après sa mort, vers 1909. Les installations furent détruites en 1943.
François CHAMPION était probablement un sociétaire faïencier-potier. L'association devait aussi intégrer les travailleurs de la terre cuite, tels que les tuiliers et briquetiers, d'autant plus que F. Champion ne se contentait pas de fabriquer des matériaux de construction. Il a aussi confectionné de beaux épis de faitage en terre vernissée. Son entreprise, qui comptait pourtant moins de dix ouvriers, a présenté sa production à Paris, lors de l'Exposition universelle de 1878 (groupe VI, classe 66) et a obtenu une médaille de bronze, selon un diplôme conservé par la propriétaire de la gourde.
Des questions pour finir : quelqu'un possède-t-il d'autres documents ou objets sur ces Sociétaires faïenciers-potiers tourangeaux ? Sait-on s'il s'est constitué des sociétés analogues en d'autres régions de France réputées pour leurs terres cuites ? Enfin, quelqu'un possède-t-il le rapport de l'Exposition universelle de 1878, afin d'en savoir plus sur les produits exposés par François Champion ?
2 commentaires
Les attributs qui y sont figurés sont plus spécialement ceux d’un faïencier, dans le sens de fabricant de poterie fine et de vaisselle à vernis plombifère. Cette spécialisation du métier de potier se développe à la fin du XVIIIe et au XIXe siècle. Elle est symbolisée par la soupière à godrons sur piédouche, au centre de la gourde.
C’est pourquoi à côté de l’« estèque », curieusement carrée, se trouve un « tournassin » très élaboré, bien différent du « fer » des potiers. Le pinceau symbolise le décor peint, la « sauterelle », ou fausse équerre, et le compas n’étant que des accessoires parfois utiles à l’élaboration des modèles, ou à la pose des décors. Je pense aussi que leur présence et leur position sont surtout là pour suggérer une quelconque appartenance au milieu compagnonnique.
Le cœur et les grappes de raisin sont plus mystérieux.
Quant aux initiales, ce sont les miennes : François Carrazé
Un ancien potier.
Je ne connais aucune mention ancienne de compagnonnage de potiers, mais un texte, cité par J.-L. Vayssettes dans son ouvrage sur les potiers de terre de Saint-Jean-de-Fos, reste troublant : en 1660, François Frezou, maître potier de terre d’Aniane (Hérault), règle ses affaires « sachant estre en etat de partir dudit Aniane pour aller continuer et parachever son tour, travailler a se dresser davantage a sondit mestier » (A.D. Hérault II E 4/150 f° 127). François Frezou, fils de potier commence un apprentissage de trois ans en 1652. Il semblerait, qu’après son apprentissage sur place, il ait entamé hors de son village une succession de stages qu’il désire parachever. Il a 22 ans et huit ans de pratique lorsqu’il part d’Aniane où il est déjà qualifié de « Maistre potier de terre ». Sa démarche semble donc plus motivée par une curiosité personnelle que par une obligation corporative.
La présence du coeur au bas de la gourde est probablement un emblème de fraternité et celle des raisins est sans doute liée au vin qui remplira la gourde.
La citation relative à François Frezou, maître potier d'Aniane en 1660 est fort intéressante. En effet, elle n'atteste pas qu'il existait un compagnonnage de potiers mais elle nous montre que la pratique du voyage, du tour de France, était généralisée dans l'ancienne France à de très nombreux métiers. Beaucoup d'ouvriers, après leur apprentissage, voire lorsqu'ils étaient maîtres, prenaient la route pour se perfectionner dans leur métier, fuir le quotidien, voir du pays, tisser des relations, etc. En d'autres termes, cet exemple (il y en a d'autres) nous montre que le tour de France n'est pas une pratique spécifiquement compagnonnique. Elle a fini par le devenir (ou presque) et les compagnons se sont alors dits "compagnons du tour de France".








