« Le roi et le compagnon » n'est pas une chanson compagnonnique du XVIIIe siècle
28 Août 2010
« Le roi et le compagnon » n'est pas une chanson compagnonnique du XVIIIe siècle
Publié le 28 Août 2010 @ 07:00:00 , contient 1094 mots
Tous les chansonniers compagnonniques contemporains présentent la chanson bien connue « Le roi et le compagnon » comme datant du XVIIIe siècle. Dans celui des compagnons du Devoir, elle est dite « Anonyme au XVIIIe siècle » (sic) alors qu'elle est pourtant signée de Champagne la Fierté du Devoir, compagnon vannier. Un peu plus tôt, dans l'Essai bibliographique sur les compagnonnages (1951), Roger Lecotté la mentionne sous le numéro 1030 en ces termes : « Roi (Le) et le Compagnon, chanson du XVIIIe s. (avec mus. notée). » Il renvoie à sa source : Les Muses du Tour de France, p. 66-67.
En effet, le numéro 4 de cette revue dirigée par Abel Boyer vers 1925 donne le texte de cette chanson, qui s'interprète en duo. A la fin, on peut lire : « Cette chanson, très vieille et très aimée, date apparemment du XVIIIe siècle. » Remarquons le « apparemment » qui laissait planer une incertitude qui a disparu par la suite.

© Photographie Laurent Bastard, D.R.
Si cette chanson est en effet très aimée, aujourd'hui encore, elle n'est pas « très vieille » et l'était même encore moins à l'époque des Muses.
Suite:
Pourquoi a-t-elle été datée du XVIIIe siècle ? Tout simplement parce qu'il était question d'un roi et d'un compagnon, en oubliant plusieurs points importants. D'abord, le fait qu'un roi soit cité ne situe pas obligatoirement la chanson avant la Révolution car la monarchie a été rétablie en France en 1814, avec Louis XVIII, puis Charles X et enfin Louis-Philippe, jusqu'en 1848.
Sur le fond, par ailleurs, il est inconcevable qu'une chanson aussi hostile à la royauté ait pu être écrite et chantée au XVIIIe siècle. Les vers suivants n'auraient pu être écrits par un compagnon du Devoir, car lui et ses Pays étaient trop respectueux du roi et de la reine pour évoquer la persécution des tyrans et appeler à briser leurs sceptres :
« Jadis des rois, tyrans de toutes marques, / Bien trop souvent nous ont persécutés, / Nous briserons vos sceptres, ô monarques / Et connaîtrons enfin la liberté ! Sous les verrous ont gémi nos ancêtres, / Mais nul d'entre eux n'a trahi le Devoir, / Tous vos pareils sont morts sans le connaître / Et vous mourrez aussi sans le savoir. »
Le couplet sent son XIXe siècle républicain ! Mais a-t-il seulement été écrit ?...
En effet, la version reproduite dans les chansonniers modernes n'est pas la version d'origine ! D'une part, entre celle des Muses et celle des recueils contemporains, on note déjà une différence. A la fin du premier couplet, le compagnon disait : « Vous resterez toujours dans l'ignorance / Car nous gardons le secret du Devoir ». Aujourd'hui, il prononce les mêmes vers à l'issue du premier et du deuxième couplet : « Gardez vos biens et gardez votre trône / Car nous gardons le secret du Devoir. »
Mais il y a plus. Nous avons retrouvé Le roi et le compagnon dans trois chansonniers manuscrits de la seconde moitié du XIXe siècle : l'un d'un compagnon tanneur-corroyeur, de 1860, un autre de compagnon doleur, de 1873, et un troisième de compagnon maréchal (de 1859).Ces trois chansonniers donnent des versions de la chanson très proches les unes des autres, mais différentes de celle des Muses, qui est postérieure de plus d'un demi-siècle. Les titres, d'abord, sont, pour le doleur « Louis XVI aux Compagnons », « Le roi et le compagnon » pour le maréchal et « Chanson nouvelle » pour le tanneur. « Chanson nouvelle » : voilà un indice qui ne plaide pas en faveur d'une grande ancienneté !
Sans entrer dans le détail des nombreux mots qui diffèrent, relevons principalement que le couplet V, le plus « révolutionnaire », cité plus haut, n'existe dans aucune des trois versions. Celui qui lui ressemble est placé en quatrième position et son contenu est le suivant, d'après la version du maréchal-ferrant (1859) : « Jadis des rois, des empereurs, des monarques / Y tentèrent en vain, par mille espoirs / Par des présents, aussi par des remarques / Ils exerçaient alors tout leur pouvoir / Sous les verrous ont tenu nos ancêtres / C'est donc en vain qu'ils ont pu concevoir / Voltaire est mort aussi sans le connaître / Car nous gardons le secret du Devoir. » La mention de Voltaire (mort en 1778) a disparu de la version des Muses et des chansonniers contemporains.
Autre différence importante, relevée dans les trois vieux chansonniers : l'auteur déclare : « Je suis vannier, natif de la Champagne / Et dans Marseille je fus fait compagnon ». La version des Muses et les suivantes donnent Lyon pour ville de réception. Pourquoi ?
Il est donc évident que les versions anciennes, dont certains vers étaient d'ailleurs assez maladroits, ont été remaniées (peut-être par A. Boyer) avant de prendre place dans les Muses . Il est aussi avéré qu'on leur a ajouté des vers à tonalité révolutionnaire qui n'existaient pas. On a même supprimé la mention, un peu incongrue, de Voltaire, car l'apôtre des libertés et des Lumières se trouvait ramené au même rang que les monarques indiscrets.
Il est une dernière preuve que la chanson a bien été écrite au milieu du XIXe siècle. Dans le recueil des Chansons des Compagnons tisseurs-ferrandiniers du Devoir, publié à Vienne en 1876, se trouve une chanson de François Martel, Dauphiné le Soutien du Devoir, intitulée « Récompense à la Vertu ». Elle honore cinq compagnons auteurs de chansons « en faveur de notre corporation » (celle des tisseurs). Or, les tisseurs n'ont été fondés qu'en 1831. Et parmi les compagnons honorés figure… « Champagne la Fierté du Devoir, Compagnon vannier » auquel Martel dédie ces vers : « Honneur à notre ami Champagne, / Nommé la Fierté du Devoir, / Qu'à bordeaux ouvrit la campagne, / Aux nouveaux enfants du manoir. » (possible allusion à la reconnaissance des tisseurs par les vanniers).
La chanson « Le roi et le compagnon » n'a donc pu être écrite qu'entre 1831 et 1859. Je la situerai, sans plus de précision, des années 1850.
Tout cela montre qu'en matière d'histoire compagnonnique, bon nombre de faits, d'écrits, de traditions reçus comme « très anciens » le sont beaucoup moins qu'on ne le pense. Il importe de toujours confronter les documents et de ne pas s'en tenir aux affirmations de certains auteurs sans les vérifier. Reste à savoir à présent si la datation erronée du « Roi et du compagnon » sera rectifiée lors des prochaines éditions des chansonniers…
4 commentaires
Lorsqu’en 1966 je partis effectuer mon Beau Tour de France, j’eus la chance extraordinaire de me procurer le disque « Chants compagnonniques » de Georgette Plana accompagné de Claude Fruch à l’accordéon ; et cette belle chanson figure bien sûr au programme de ce 33 tours. Lorsque je l’entendis pour la première fois, je compris que le Compagnonnage était autre chose qu’un moyen de perfectionnement professionnel ! Du haut de mes 18 ans, à l’époque des « yéyés » (période qui nous a fait passer une si belle jeunesse), ce disque… cette chanson m’intriguaient beaucoup, et je me demandais bien quel pouvait être « ce secret du Devoir ». J’ai toujours aimé cette chanson et elle me fait encore vibrer ! Elle me donne encore tellement d’émotion.
Étant Compagnon du Devoir, je n’ai jamais recherché la véritable origine de cette chanson, je me suis simplement contenté de la version écrite des chansonniers (1953) : « chanson anonyme du XVIIIe siècle »…
Notre ami Laurent Bastard nous apporte après une recherche approfondie et méticuleuse, l’origine véritable de cette chanson qui fait partie du patrimoine compagnonnique. Une fois de plus, se basant sur des documents, des faits réels, des arguments logiques et parfaitement cohérents, il nous démontre que cette chanson n’a pas l’ancienneté que l’on pensait.
Bravo pour cette excellente recherche et conclusion !
« Reste à savoir à présent si la date erronée du "Roi et du Compagnon" sera rectifiée lors des prochaines éditions de chansonniers » J’espère bien que oui ! Une erreur de datation, pour qui n’est pas un spécialiste, est acceptable, mais ce qui ne l’est pas, c’est ne pas le reconnaître ! Et pire, c’est une profonde malhonnêteté que de s’accaparer des arguments, sans citer l’auteur d’une telle recherche !
Tout travail méritant salaire, en reconnaissance de ce très bel article, je chanterai dès que je pourrai cette mystique chanson ! J’aurai, Monsieur Bastard, j’en suis certain, beaucoup d’émotion et un sincère sentiment de reconnaissance pour l’ensemble de vos travaux, que vous nous livrez et faites partager avec tellement de gentillesse et de simplicité ! Merci !
Alain Boucherès
Agenais la Tolérance
C.°.B.°.D.°.D.°.
Cette chanson se différencie des autres chants du répertoire compagnonnique par l’utilisation du dialogue. C’est dans un recueil, La fleur de toutes les plus belles chansons qui se chantent maintenant en France, tout nouvellement faites et recueillies, imprimé à Paris, et paru en 1614 (sans éditeur et sans privilège de Sa Majesté), que l’on trouve l’expression « en forme de dialogue » pour une série de chansons comportant des dialogues. Ce genre a été pratiqué dans les chants dès le début du Moyen Âge et jusqu’au XVIIe siècle par beaucoup d’écrivains les plus proches du peuple. Cette popularité du dialogue a d’ailleurs pénétré les églises. Nous trouvons des chants utilisant cette structure dans la musique religieuse. Plusieurs Cantiques de l’âme dévote, dits Cantiques de Marseille, 1688 par exemple, sont écrits sous forme de dialogue. C’est peut être l’usage de cette forme ancienne et peu répandue au 19e siècle et dans le répertoire compagnonnique qui peut expliquer l’erreur de datation.
L’utilisation du dialogue aurait pu limiter ce chant à un duo entre deux chanteurs avec l’intervention successive de deux interlocuteurs qui jouent le rôle de personnages fictifs. Ils interprètent un Roi (personnage historique ou légendaire de personnification) et un Compagnon. Pourtant la structure de Le Roi et le Compagnon est celle du couplet/bis, c’est à dire que les deux vers chantés par « le Roi » sont repris par l’assemblée. Pendant trois strophes consécutives, le roi interroge le Compagnon par une strophe entière, tandis que celui-ci réplique par deux vers bissés (la seconde fois, ils sont chantés par tous les Compagnons présents). Puis, c’est au Compagnon de répondre au roi durant trois strophes. L’utilisation de la figure du roi, symbole de la domination et du pouvoir suprême, donne tout son poids au dialogue.
Je ne suis pas parvenue à trouver l’origine de la mélodie, mais l’hypothèse d’un cantique reste la plus vraisemblable.
- Gibert, Urbain, Folklore, Tome XX, n°1 printemps, 1967, Chansons compagnonniques, Carcassone : impr gabelle, 1967.
Refrain d'une de ses chansons (NB : J. Boudin veut parler de Champagne et non d'Angoumois) qui eut un grand succès dans son temps :
Ah ! pensez-y tous, les hommes sont frères,
Unissez-vous et soutenez-vous bien. (bis).
Champagne la Fierté du D.°.
Tous ceux qui sont d'un âge un peu mûr savent que c'est lui qui fit la chanson "Le roi et le C.°.", qui répondit au roi : "Voltaire est mort sans le connaître, car nous gardons le secret du Devoir."
Jules BOUDIN (1841-1909) parle de Champagne la Fierté du Devoir comme d'un contemporain ou au moins d'un compagnon du XIXe siècle, mais en aucun cas du XVIIIe siècle.
On remarquera que de son temps on chantait encore le vers où il est question de Voltaire, qui a disparu ensuite.








