Portrait de Compagnon du Devoir ou portrait d'homme portant une boucle d'oreille ?
6 Décembre 2010
Portrait de Compagnon du Devoir ou portrait d'homme portant une boucle d'oreille ?
Publié le 6 Décembre 2010 @ 17:36:40 , contient 1372 mots
Une vente aux enchères qui se déroulera le 19 décembre à Reims, sous le marteau de l'étude Dapsens Auction, comporte sous le numéro 37 une « MINIATURE RONDE sur ivoire, représentant un "Compagnon du Devoir" en redingote bleue et gilet jaune. Fond de paysage. Epoque Louis XVI. Diam. : 7,3 cm ».

Reproduction avec l'aimable autorisation de l'étude Dapsens Auction.
Quel est l'élément permettant d'affirmer qu'il s'agit là d'un « Compagnon du Devoir » ? Ce beau portrait est-il celui d'un personnage identifié, dont on saurait avec certitude qu'il s'agissait d'un artisan ayant été affilié au compagnonnage du Devoir ?
Non, l'expert de la vente, Monsieur Olivier Boré, se fonde simplement sur le fait que ce personnage porte une boucle d'oreille. Je citerai ici le message reçu par l'intermédiaire de l'étude Daspens Auction, en réponse à ma question quant aux raisons d'une telle affirmation :
Suite: « Tout simplement parce que vers 1780, époque d'exécution de cette miniature, les Compagnons du Devoir (et du Tour) portaient la boucle d'oreille. Aussi bien sûr, les marins ou les flibustiers, ce qui n'a rien à voir avec le personnage représenté, qui, plus est, est assez élégant dans son costume, bien qu'il ne s'agisse pas d'un costume de soie usuellement porté par la noblesse. Tous ces éléments m'ont donc permis de décrire ainsi le personnage. Enfin, pour rentrer dans les détails de provenance, la miniature provient de la Collection Levieux, collection exclusivement sur le thème des métiers, du compagnonnage, et accessoirement maçonnique. Plus généralement, les iconographies d'hommes identiques à notre portrait et portant boucle d'oreille sont décrites comme notre miniature, c'est à dire miniature "figurant un compagnon". »
J'ai alerté l'étude Daspens Auction sur le fait que cette interprétation n'est fondée que sur une connaissance superficielle du sujet car nous ne savons pas du tout à l'heure actuelle si la coutume de porter des « joints » (c'est là le nom que les Compagnons donnent aux boucles d'oreilles) est véritablement ancienne chez les Compagnons ou non. C'est une pratique qui n'est attestée que tardivement, dans le cours du XIXe siècle, et, qui plus est, semble-t-il marginalement : il y avait des métiers où des Compagnons portaient des joints et d'autres non — et c'est toujours le cas aujourd'hui.
Dans tous les cas, le port d'un ou de deux anneaux d'oreilles n'était pas l'apanage des Compagnons. Comme justement le note l'expert, cet usage était également connu des marins, qu'ils soient ou non des flibustiers. On peut ajouter à cette liste de porteurs connus de boucles d'oreilles les gitans. Comme beaucoup d'éléments que l'on pensait jusqu'il y a peu de temps « caractéristiques » des usages compagnonniques, il apparaît grâce aux recherches actuelles que, dès le XVIIIe siècle, les Compagnons étaient très perméables aux courants de mode qui traversaient la société toute entière et qu'ils les ont quelquefois « compagnonnisé ». Par exemple, comme l'a montré Laurent Bastard, c'est notamment le cas des couleurs compagnonniques dites « de la Sainte-Baume », qui sont à l'origine des rubans votifs dont les motifs sont sans rapport avec le compagnonnage.
Par ailleurs, je ne vois pas du tout en quoi le vêtement, distingué à défaut d'être « le costume de soie usuellement porté par la noblesse », ferait de notre personnage plutôt un Compagnon du Devoir qu'un marin ou un flibustier. S'il convient de ne pas s'enfermer dans une image par trop prolétarienne ou misérabiliste des Compagnons à la fin de l'Ancien Régime — le cas des tailleurs de pierre est à cet égard exemplaire puisque la possession d'un habit convenable faisait partie des conditions nécessaires à l'entrée chez les Compagnons Passants —, il n'en demeure pas moins que peu d'entre-eux parvenaient à acquérir un niveau d'aisance tel que celui qui transpire de notre personnage. Pour ma part, j'inclinerai plus facilement à penser que ce portrait est celui d'un officier de marine, issu de la petite noblesse.
Rappellons que chez les marins, la coutume de se percer l'oreille pour y porter un anneau d'or provient de la croyance dans le fait que cela procure une bonne vue et éloigne les maux ophtalmiques. De la sorte, on espérait repérer de loin des écueils, navires ennemis, etc. C'était aussi un viatique destiné au curé pour payer les obsèques du marin si celui-ci venait à mourir loin de son pays (cet argument vaut aussi pour les Compagnons d'autrefois, l'appartenance à une société compagnonnique étant en grande partie corrélative à cette crainte de la mort loin de chez soi et des siens).
L'argument de la provenance avancé par l'expert n'est pas non plus à retenir. Nous connaissons ainsi des cas de faux qui figurent dans des collections de « spécialistes »… Dès le tout début des années 1970 et peut-être même avant, les faussaires ont sû comment satisfaire à l'obsession insatiable de certain collectionneur d'objets et de documents compagnonniques
Plus près de nous, la charité confraternelle nous empêchera de citer un cas concret de faux entrés dans une collection publique malgré les avertissements qu'il s'agissait probablement de faux. Est-ce que le fait que ces faux y soient entrés par le biais d'une vente aux enchères, avec avis positif d'un expert (en tout ?), transforme ceux-ci en documents authentiques ? La réponse est bien évidemment non...
Tout cela n'empêchera pas, si j'interprète correctement la réponse de l'étude Daspens à mes remarques, la vente de cette miniature de se dérouler selon l'intitulé « portrait de Compagnon du Devoir » en lieu et place de, tout simplement, « portrait d'homme portant une boucle d'oreille », l'expert campant sur ses positions. Espérons simplement que le commissaire-priseur aura l'honnêteté de préciser au moment de la vente que son avis n'est pas partagé par d'autres spécialistes…
Je profiterai donc de cette occasion pour lancer ici le débat en ce qui concerne l'ancienneté des joints compagnonniques.
Un ami et collaborateur occasionnel de ce blog, le Compagnon ébéniste du Devoir de Liberté Bruno Barjou (Périgord Le Vif Argent) a justement étudié la question en 2009 dans une étude réservée aux Compagnons de sa société. À cette occasion, il a relevé le fait que la plus ancienne attestation du port des joints dans les compagnonnages semble bien être un passage du Livre du Compagnonnage publié par Agricol Perdiguier en 1839 :
« Boucles d’oreilles. Les charpentiers Drilles portent suspendus à l’une de leurs boucles d’oreille une équerre et un compas, à l’autre la bésaiguë ; les maréchaux portent un fer à cheval, les couvreurs un martelet et une aissette, les boulangers la raclette. Chacun de ces états croit avoir seul le droit d’embellir ainsi ses boucles d’oreilles. Les accessoires des boucles d’oreilles ont engendré des batailles. » (pp. 61-62)
On remarquera que Perdiguier ne cite que quelques corps de métiers : charpentiers, maréchaux-ferrants, couvreurs et boulangers. D'autres sources permettent d'établir qu'au XIXe siècle et jusqu'au début du XXe, d'autres corps portaient également des pendants d'oreilles (et non simplement des anneaux) : ainsi des tanneurs-courroyeurs du Devoir, des menuisiers du Devoir, des tisserants-ferrrandiniers du Devoir. D'autres corps n'en portaient pas.

Joints de Compagnon tanneur-corroyeur du Devoir.
Il conviendrait de faire une étude plus poussée pour établir la liste précise de ces attestations, du port des joints, avec ou sans pendants, mais aucune, à ma connaissance, n'existe pour le XVIIIe siècle. Il est de fait assez probable qu'il s'agit là de l'une des nombreuses « coutumes » qui se sont introduites ou modifiées, puis littéralement instituées dans les sociétés compagnonniques durant les premières décennies du XIXe siècle, consécutivement à la chute de l'Ancien Régime. C'est notamment le cas pour la canne, attribut qui a été emprunté à l'aristocratie au cours du XVIIIe siècle, par mode et par défi vis-à-vis des autorités, et qui semble n'être devenue un véritable emblème de l'état de Compagnon que sous la Restauration. De signe contestataire, la canne devient, parallèlement aux couleurs, un signe identitaire du compagnonnage.
Le débat est donc lancé et je ne doute pas que les habitués du site l'alimenteront. Deux précisions toutefois : d'une part, il serait souhaitable d'appuyer les interventions par des sources documentaires précises et datées (m'envoyer par mail les photos si nécessaires) et non par des hypothèses ésotérico-symboliques (et encore moins des spéculations « zozotériques ») ; d'autre part, il me semble inutile d'ergoter davantage sur les limites de compétence de certains experts… Il est d'autres batailles à mener pour ce qui est de l'histoire, méconnue et complexe, des compagnonnages !
12 commentaires
Il est évident que la morgue qui transparaît dans ce visage, sans parler de l'habit, en fait un personnage plus apte à entrer aux Gardes de la Marine qu'à manier la massette ou la varlope! Je n'ai jamais lu le moindre alinéa sur le port de joints dans la marine de l'Ancien Régime.
Quant à notre personnage, bien trop âgé pour entrer aux Gardes, serait capitaine de frégate, voire de vaisseaux, et dans ce cas porterait son habit, ils en étaient trop fiers.
Je penche plutôt pour un quidam aimant la coquetterie.
Car sans plus d'indication, on ne peut pas se prononcer. Portaient la boucle d'oreille, les matelots, les soldats (elle augmente l'acuité visuelle), les gandins, les mignons des rois et les rois eux-mêmes comme ce portrait du roi d'Angleterre par Van Dyck.
En faisant des recherches en vain sur cette peinture, je suis tombée sur ce portrait par Ingres et là, l'hypothèse fait allusion à notre intérêt :
http://musees-midi-pyrenees.fr/musees/musee-ingres/collections/la-peinture-du-xixe-siecle/jean-marie-joseph-ingres/portrait-d-un-jeune-homme-a-la-boucle-d-oreille/
Si ce portrait est d'un compagnon, on pense à un compagnon à la Ménétra qui dépensait sans compter en habit pour s'ennoblir afin de courtiser marquises et catins car au premier coup d'œil on voit le noble.
Il faut chercher dans les usages de la boucle d'oreille pour savoir à partir de quand les élites n'en portent plus.
@ bientôt.

Le port d'une ou deux boucles d'oreilles par les hommes était courant sous l'Ancien Régime, dans toutes les classes de la société. Il en existe de nombreuses représentations. Au XIXe siècle encore, outre les compagnons, les mariniers, les rouliers, les gitans, les musiciens, les artistes, les marins, les militaires, etc. portaient (pas tous, évidemment) des anneaux d'oreilles.

Sur cette question, voir l'article de Konrad VANJA et Claudette JOANNIS dans le catalogue de l’exposition « Bijoux d’hommes » au musée de la chemiserie d’Argenton-sur-Creuse (1999). Y figurent des reproductions de tableaux du XVIIIe siècle où la ou les anneaux sont bien visibles aux oreilles de dignes personnages.


On qualifie aujourd'hui de "joints" les anneaux compagnonniques mais le mot ne me paraît pas connu avant le milieu du XXe siècle et en tout cas pas au XIXe siècle. Quand la pratique du port de ces anneaux s'est "compagnonnisée", il a sans doute fallu inventer un mot spécifique pour s'approprier ce type de bijou masculin.
Ayant bien étudié le sujet, j'ai relevé diverses mentions certaines du port des anneaux au XIXe siècle au sein des corps suivants :
- charpentiers du Devoir (XIXe-XXe)
- charpentiers du Devoir de Liberté (XIXe –XXe)
- couvreurs du Devoir (XIXe-XXe)
- tanneurs-corroyeurs du Devoir (XIXe-XXe)
- boulangers du Devoir (XIXe-XXe)
- maréchaux-ferrants du Devoir (XIXe ; peut-être au XXe)
- doleurs du Devoir (XIXe-XXe)
- tisseurs-ferrandiniers du Devoir (XIXe)
- sabotiers du Devoir (XIXe)
- menuisiers du Devoir (XIXe-XXe)
- serrurier du Devoir (au XXe siècle seulement, semble-t-il)
- sociétaires boulangers
- menuisiers du Devoir de Liberté (quelques-uns au XXe siècle).
Emile Coornaert (Les Compagnonnages, p. 233) mentionne aussi les charrons et les tailleurs de pierre du Devoir. Mais en ce qui concerne ces derniers et leur boucle d'oreille unique dite "provençale", cela n'a été confirmé par aucun texte ni aucune image.
On n'a pas prêté assez attention au texte de Perdiguier : ce n'était pas, de son temps, les boucles d'oreilles qui présentaient un caractère "compagnonnique", c'était le ou les emblèmes de la corporation qui y étaient ostensiblement attachés. Il y avait tant d'autres individus qui les portaient qu'il fallait se différencier d'eux et des autres corps en affirmant son appartenance à un groupe.
Rien de tout cela ne paraît avoir été ritualisé ni avoir présenté au XIXe siècle un sens symbolique, comme cela sera mis en place au cours du XXe siècle (le "jointage", les maillons de la chaîne, la marque de la liberté, etc).
En conclusion, il est très peu probable que le personnage du tableau ait été un compagnon. La seule présence d'un anneau à son oreille ne suffit pas à en faire un compagnon. D'autant plus que les plus vieilles boucles d'oreilles compagnonniques semblent avoir été associées aux outils des corps de métiers concernés. Ce qui fait défaut ici.
Une approche intéressante (mais que je ne partage pas totalement) du port des "joints" est donnée par Nicolas ADELL-GOMBERT dans son article : "Un bijou d’homme : le joint des compagnons du Tour de France", in Actes du colloque « Corps et Objet » des 19 et 20 septembre 2003, Paris, Editions Le Manuscrit, p. 107-122.
Cette référence à une « provençale » (?) dont Laurent Bastard et moi-même ne sommes pas arrivés jusqu'à présent à éclaircir avec certitude le sens (mais vu le contexte, il semble qu'il s'agit plutôt du nom d'un vêtement et non d'un accessoire), s'est manifestement mixée, dans l'esprit de Coornaert ou de son informateur, avec le fait que les joints compagnonniques contemporains sont généralement d'un modèle de boucles d'oreille facettées communément appelées « provençales ».
Si à l'époque où Coornaert a mené ses enquêtes de terrain, il est effectif qu'au moins un Compagnon Passant tailleur de pierre de Marseille portait à ma connaissance les joints, ce n'était probablement pas par tradition propre au métier, mais parce que cette « mode compagnonnique » assez commune chez les charpentiers avait commencé à gagner d'autres corps, en même temps que certains usages et termes de vocabulaire. Je songe notamment à l'emploi devenu quasi systématique aujourd'hui de « Cayenne » — terme désignant le siège rituel de la société, spécifiquement Soubise à l'origine — en lieu et place de « Chambre » — terme qu'employait autrefois la presque totalité des corps compagnonniques.
Des commentaires intéressants sont également publiés sur Facebook.
Dans tous les cas, ce qui ressort nettement d'ores et déjà des débats, c'est que faute d'un seul autre élément iconographique ou documentaire qui soit attribuable avec une relative certitude au Compagnonnage, ce portrait n'est effectivement rien d'autre que celui d'un homme portant un anneau à l'oreille !
Ainsi, par exemple, une miniature, certes sur vélin et non sur ivoire, représentant un personnage parfaitement identifié, le président Bérul, des Capitouls de Toulouse, époque Louis XIV, vers 1715, ne bénéficie pour sa part que d'une estimation de 300/500 € !
C'est dire combien le Compagnonnage semble être aux yeux des "experts" bien plus vendeur !
J'avais toujours entendu les Anciens dire, qu'au delà d'une mode de coquetterie propre aux ouvriers et aux matelots du XIXme, le port des boucles était utilitaire, que l'on se titillait le joint quand la fatigue se faisait sentir et que la vue se troublait. Ce qui se justifiait à mes yeux par le fait qu'ils étaient portés par les gens d'en haut, (couvreurs, TdP/maçons, charpentiers, gabiers ...) pour qui cela avait grande importance vu la qualité des échafaudages de l'époque, et le manque de harnais de sécurité des matelots de hune.
Un ami médecin acupuncteur vient de me confirmer qu'il existe bien, au lobe de l'oreille, un méridien en relation directe avec l'oeil et que, sans que çà soit une pratique courante, il a eu l'occasion, une fois, de vérifier le bienfait de l'excitation de ce méridien. "Celà ne rénove pas une vue en perdition, çà stimule une vue fatiguée mais en relatif bon état."
Comme je lui demandais s'il y avait un moyen de repérer le point de sortie du méridien et donc l'endroit où percer l'oreille, il m'a dit n'en rien savoir, et nous sommes partis à disserter sur les oreilles en feuille de choux, celles qui n'ont pas de lobes, celles qui ... enfin toutes celles pour lesquelles il faut être fûté pour savoir où placer l'emporte-pièce. Il allait poser la question autour de lui.
Donc, pour certaines personnes, la raison utilitaire n'était pas stupide, mais la mise en pratique par le commun pose problème, du moins pour nos connaissances contemporaines.
Le vendeur s'appuie sur l'avis de l'expert de la vente de Reims… Comme quoi il ne faut pas baisser la garde et dénoncer ces soi-disant expertises.








