Une assiette de tailleur de pierre au lacs d'amour
12 Janvier 2011
Une assiette de tailleur de pierre au lacs d'amour
Publié le 12 Janvier 2011 @ 15:48:07 , contient 400 mots
Le lacs d'amour était-il spécifique aux compagnons tailleurs de pierre avant de se répandre, au XIXe siècle, dans quelques autres corps, sous l'influence de la franc-maçonnerie ? Nous le suggérions dans l'article "A propos du lacs d'amour" et nous continuons à le penser au vu de cette assiette, qui fut mise en vente à La Rochelle les 9-10 novembre 2001, sous la direction des commissaires-priseurs H. Lavoissière et F. Gueilhers et des experts P. Ravon et Ch. Chaton.

Elle était décrite ainsi dans le catalogue de cette vente, sous le n° 51 : "Assiette en faïence polychrome de grand feu, XVIIIe siècle, modèle tourné à décor d'une frise feuillagée sur l'aile et portant l'inscription : La Réjouissance 1741, dans un médaillon circulaire au bassin. Ancienne réparation en bordure. Diamètre : 24 cm."
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Or "La Réjouissance" est manifestement le surnom d'un compagnon et il est presque certain qu'il s'agissait d'un tailleur de pierre, cette vertu étant l'une des plus usitées chez les Passants (voir Travail et Honneur, au chapitre "Le palmarès des vertus"). Peut-être l'était-elle tout autant au sein du Devoir adverse, celui des Étrangers.
Pourquoi ce compagnon a-t-il fait figurer un lacs d'amour sur cette assiette personnalisée ? Il est possible qu'il n'y ait aucun rapport avec sa qualité de compagnon et qu'il s'agit d'un motif décoratif, mais l'association de cet emblème et d'un nom de compagnon tailleur de pierre constitue une pièce de plus à verser au dossier.
Quant aux trois lettres énigmatiques LAR placées entre deux lacs d'amour, sur la clef de voute de l'église de Marennes (1770), reproduite dans l'article de Jean-Michel Mathonière (L'emblème "maçonnique" de Benoist Guyot), ne pourraient-elles pas être celles du surnom du compagnon tailleur de pierre Etranger qui l'a sculptée ? La Réjouissance ? La Rigueur ?
Un constat semble d'ores et déjà pouvoir être fait : le lacs d'amour n'est représenté sur aucune des en-têtes des rôles des compagnons passants tailleurs de pierre connus (Paris, Bordeaux, Avignon, Marseille, Chalon-sur-Saône) au XVIIIe siècle et même ensuite. En revanche, on le rencontre sur des édifices présents dans les zones occupées par les compagnons tailleurs de pierre Étrangers : Marennes (Charente-Maritime), Tournus (Saône-et-Loire) et Saint-Jean-de-Belleville (Savoie).
Quelqu'un possède-t-il des photos ou des documents associant clairement le lacs d'amour et le compagnonnage des tailleurs de pierre (en dehors de représentation purement religieuses, héraldiques ou explicitement maçonniques) ?
6 commentaires
Je pense qu'il ne faut pas voir obligatoirement ici le "surnom" d'un compagnon. Ce surnom peut très bien être celui d'un simple soldat, car nous savons en effet qu'au 18ème siècle de nombreux soldats (principalement infanterie et artillerie) portaient des surnoms identiques à ceux des Compagnons du tour de France. La Réjouissance fait partie des noms de soldats accueillis à l'hôpital des Invalides au 18ème.
Mes amitiés à tous
Picard la fidélité
Compagnon Pâtissier resté fidèle au Devoir
En effet, nombre des soldats de cette époque ne sont pas des militaires professionnels, mais des ouvriers qui fuient le chômage et s'engagent dans l'armée pour une durée déterminée, le temps d'attendre des jours meilleurs en étant à peu près assurés de manger à leur faim. Comme on s'en doute, mes recherches à cet égard ont porté essentiellement sur les tailleurs de pierre (indiqués sous ce terme dans les registres ou sous celui de maçon) et les surnoms employés recroisent presque toujours la liste de ceux en usage chez les Compagnons de cette profession. Concernant ces derniers, et probablement aussi certains Compagnons charpentiers, on soulignera également que leurs connaissances en matière de travaux de fortification ainsi qu'en géométrie, ont pu faire d'eux des experts en artillerie et en attaque des places fortes (on possède des témoignages de telles évolutions de carrière pour des tailleurs de pierre).
D'une manière plus générale, il faut remarquer que les compagnonnages d'Ancien Régime ont beaucoup emprunté aux usages militaires (cf. par exemple le « capitaine » chez les Compagnons menuisiers, ou encore la « conduite », qui est une forme de parade). La frontière entre les deux peut donc s'avérer très floue, comme c'est le cas ici. D'autant que le lacs d'amour est un symbole de fraternité et que cette valeur est commune aussi bien aux soldats qu'aux Compagnons.
Mes recherches au sujet des "surnoms" de compagnons au 18ème et debut 19ème ont concerné les Gavots (avec pour base l'étude de Daniel Patoux publiée dans "Fragments d'Histoire du Compagnonnage" de notre ami Laurent Bastard) et les Compagnons boulangers du Devoir, de 1811 à 1836.
Il s'avère que plus de 50% des surnoms de CBDD, mais aussi des Gavots, sont en pratique dans les armées au 18ème siècle.
Une étude plus approfondie aux Archives des Armées à Vincennes doit très certainement faire monter le taux à 70 ou 75 % (hors noms purement compagnonniques, du style La Potence des rendurcis, la fierté du Devoir, le vengeur du Devoir, etc.).
De plus, le citoyen arrivant sous les drapeaux était en général baptisé par ses supérieurs, surnom donné en relation avec son origine, son comportement, ou venu de l'inspiration du moment de l'officier. Pour des raisons d'organisation, nous voyons aussi des soldats du même régiment porter tous des surnoms avec la même première initiale, ou le même thème (les fleurs par exemple) ; c'était une sorte de numéro de matricule (numéro qui apparaitra beaucoup plus tard), la connaissance du surnom du soldat permettant de savoir à quel régiment il appartenait. Très important à une époque ou l'illettrisme était très répandu.
Donc, pour conclure, je pense que nous ne pouvons pas affirmer que cette assiette est d'origine compagnonnique et encore moins des tailleurs de pierre, car nous trouvons La Réjouissance chez les Gavots à 28 reprises, mais aussi à 16 reprises chez les Compagnons boulangers du Devoir entre 1810 et 1836.
Mes amitiés à tous
Picard la fidélité
Compagnon Pâtissier resté fidèle au Devoir
Comme le dit notre ami Jean-Michel, les compagnonnages d'Ancien Regime ont beaucoup emprunté aux usages militaires, et ce sujet, à mon avis, n'a pas encore été profondément étudié, étude qui pourrait, entre autres, s'orienter vers les compagnies d'ouvriers (charpentier, cordiers, macons, etc.)qui ont dû servir aussi de vases communiquant entre les deux communautés, militaire et compagnonnique.
Organisation des compagnies d'ouvriers
« 11. Le décret du 18 pluviôse, qui avait dissous les compagnies d'ouvriers, est rapporté ; et les compagnies d'ouvriers seront portées au nombre de douze, composées ainsi qu'il suit : – Un capitaine, un second capitaine, un lieutenant en premier, un lieutenant en second, un sergent-major, cinq sergents, un caporal-fourrier, cinq caporaux, vingt premiers ouvriers, vingt seconds ouvriers, trente apprentis, un tambour. — Chaque compagnie sera divisée en cinq escouades de quinze hommes chacune. »
Il est démontré d'ailleurs que les contact entre ces deux communautés ne concernent pas uniquement les métiers de la construction, mais aussi ceux de l'alimentation, et pas seulement dans leurs usages et pratiques, mais aussi dans leurs actions. En effet nous voyons, en 1830, les Compagnons boulangers du Devoir de la 9ème Cayenne du tour de France, Toulon, avoir des rapports étroits avec les boulangers militaires de l'arsenal durant la période des grandes grèves de la boulangerie, ce qui aboutira à la participation de ces boulangers militaires à la grande grève générale de l'Arsenal de Toulon en 1845.
Mes amitiés à tous
Picard la fidélité
Compagnon Pâtissier resté fidèle au Devoir
Toutefois, en l'état actuel de nos connaissances, il me semble extrêmement important de pas abandonner une hypothèse au profit d'une autre, aussi séduisante ou logique qu'elle puisse paraître. Ce qui est aujourd'hui certain, c'est que la pratique des surnoms était autrefois très répandue, notamment dans l'armée, et que, par conséquent, cette pratique n'est pas une caractéristique absolument exclusive des compagnonnages de métiers — quels que soient ces derniers. À ce titre, l'assiette qui nous occupe ici peut effectivement concerner tout aussi bien un Compagnon, tailleur de pierre ou non, qu'un soldat ou encore un individu d'un autre groupe social. Il reste que la présence du lacs d'amour légitime tout à fait l'hypothèse de Laurent Bastard.
Voici, pour les plus sceptiques d'entre-nous, au sujet de l'utilisation de surnoms identiques dans les communautés militaire et compagnonique, les surnoms communs aux soldats soignés aux Invalides (1673-1796 ) et aux Gavots (1759-1910) recensés par Daniel Patoux, Percheron la philosophie, publiés dans Fragments d’histoire du Compagnonnage, volume 7 (année 2004).
— la fidélité
— francœur
— la sagesse
— le bien aimé
— la prudence
— va de bon cœur
— l’espérance
— sans façon
— la franchise
— la victoire
— la douceur
— la réjouissance
— cœur joyeux
— le tranquille
— sans regret
— la vertu
— va sans crainte
— le laurier
— le prudent
— le vainqueur
— le divertissant
— sans chagrin
— sans crainte
— la sincerité
— sans quartier
— le bon cœur
— la constance
— la violette
— le courageux
— la tranquillité
— la liberté
— la pensée
— la rose
— la grenade
— sans rémission
— joli cœur
— la bonne volonté
— joli bois
— l’amoureux
— la tendresse
— le bienvenu
— le printemps
— beau séjour
— l’aimable
— sans gêne
— belle humeur
— brin d’amour
— le victorieux
— belle rose
— du laurier
— l’éveillé
— l’invincible
— la bonté
— la renommée
— le constant
— bel amour
— bras de fer
— belle fleur
— l’amant (bel amant)
— la force
— la grandeur
— la jeunesse
— la joie
— la justice
— la magdeleine
— la trompette
— le blond
— le brun
— sans raison
— belle cour
— l’allégresse
— l’altéré
— l’amitié
— la complaisance
— la déroute
— la diligence
— la fierté
— la giroflée
— la palme
— la pleine lune (la lune)
— la rigueur
— la verdure
— le cadet
— le caporal
— le capucin
— le discret
— le prend tout
— la renomme
— le sincère
— prêt a boire
— sans souci
Nous trouvons 35 « joli bois » aux Invalides et 6 chez les Gavots, surnom cité par Daniel Patoux « comme survivance du passé ». Survivance du passé oui, mais pas compagnonnique ni professionnel : ce qualificatif n'a rien à voir avec le métier de charpentier ou de menuisier, ce sont des tanneurs, des tisserands, des relieurs et d'autres professions qui portent ce nom ! Beaucoup d’entre-nous pensent ainsi que « La Palme » est un nom typiquement tailleur de pierre, aux invalides nous trouvons un tisserand et deux soldats « de métier » portant ce nom… Beaucoup d'entre-nous pensent que La Liberté est un surnoms issu de la Révolution Française… Pas du tout : nous le trouvons dès 1695 aux Invalides…
Mes amitiés à tous.
Picard la Fidélité
Compagnon Pâtissier resté fidèle au Devoir








